
« La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat. », écrivait Hannah Arendt en 1968 dans La crise de la culture, Vérité et politique.
Plus de 40 ans plus tard, cette phrase fait tristement écho à notre actualité, entre scandale du vol d’ordinateurs dans l’affaire Woerth Bettencourt, démélés de Julian Assange avec la justice suédoise (théorie du complot, quand tu nous tiens) et affaire de l’attentat de Karachi.
Sauf que, fort heureusement, le contexte 2010 n’est plus tout à fait le même qu’en 1968. Avec l’évolution constante des NTIC, le partage de l’information est toujours plus rapide et plus performant. Chacun peut, s’il en a la démarche, être une source d’information, par les vidéos qu’il tournera de son téléphone portable, par les informations qu’il ajoutera à un long article de Wikipedia.
Est-ce à dire qu’aujourd’hui, l’information sur les faits serait garantie, pour reprendre la formule d’Hannah Arendt? Lorsqu’on voit que la publicité de l’information va jusqu’aux faits de guerre d’Irak ou d’Afghanistan , publiés par Wikileaks respectivement en octobre et en juillet 2010, il semble pertinent de l’affirmer.
Pourtant, publicité de l’information ne signifie pas forcément transparence de (et donc accès à) celle-ci. Au delà même de la problématique de la censure, omniprésente dans certains pays, cette hyper-publicité de l’information pose un défi majeur, celui du traitement des données.
Car, face à l’abondance des données publiques, la source du cinquième pouvoir est moins dans la possession de l’information que dans la capacité à la traiter et à en tirer une analyse. Que celle-ci soit ensuite vulgarisation ou réflexion, tout dépend de l’objectif de l’analyste, ou du public que celui-ci vise.
A ce titre, la démarche du Guardian est particulièrement intéressante. Le célèbre quotidien britannique donne libre accès à ses données, et fournit aux analystes en herbe des outils pour développer des applications à partir de celles-ci.
En interne, une équipe est dédiée à l’analyse de ces données, et à la production de contenus explicatifs (articles, infographies, etc.) à destination des lecteurs du Guardian. Une équipe qui a par exemple contribué à analyser la masse de données publiée par Wikileaks sur l’action de l’armée américaine en Afghanistan. « Par exemple, dans le cas des fuites de Wikileaks, on a cartographié toutes les bombes artisanales en Afghanistan de manière chronologique. Grâce à cette visualisation, on comprend comment leur usage s’est multiplié et pourquoi c’est devenu un paramètre essentiel de la guerre. Seule la visualisation permet de montrer cela. », expliquait Simon Rogers le Monsieur Données du Guardian, l’un des papes du data journalism, à l’Atelier des Médias, le 12 novembre 2010.
Dans l’information comme dans d’autres domaines, Internet bouleverse les codes et les règles, pour en recréer d’autres. Les hiérarchies d’hier ne sont pas celles d’aujourd’hui, mais d’autres (parfois très proches) les ont remplacées. Et dans cette masse d’informations et de nouveautés, la place des experts est plus que jamais essentielle.